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L’infobésité, nouveau fléau contemporain


Qu’est-ce que l’infobésité ?

Le mot « infobésité » est un néologisme qui traduit l’excès d’informations auquel nous sommes soumis quotidiennement. C’est une réalité de plus en plus palpable. Comme l’obésité alimentaire, il ne s’agit pas seulement d’un excès quantitatif mais d’une surcharge qui perturbe notre équilibre global. Ce phénomène s’explique par l’accumulation de données, de contenus, de vidéos, d’articles et de notifications qui envahissent nos vies à un rythme effréné, sans que nous ayons le temps de les assimiler ou de les hiérarchiser.

Avant l’émergence d’internet et des smartphones (il n’y a pas si longtemps), l’accès à l’information était plus rare et plus lent. Les journaux, la radio, l’affichage ou la télévision constituaient des sources limitées, médiatisées par des filtres éditoriaux qui sélectionnaient ce qui semblait digne d’intérêt. Aujourd’hui, l’information circule en continu, sans interruption. Et elle nous parvient de toutes parts, des réseaux sociaux, des plateformes de streaming, des messageries instantanées, des alertes d’actualité, des podcasts, des vidéos virales… L’internaute moderne (et je dirais, de manière générale, l’homme moderne) vit dans une exposition constante qui brouille la frontière entre l’essentiel et le superficiel mais aussi et surtout entre le vrai et le faux.

L’infobésité n’est donc pas qu’un mot à la mode. Elle désigne un état de saturation cognitive qui affecte notre manière de penser et de voir le monde. Cette saturation met à mal notre capacité même à vivre. Être surinformé, ce n’est pas mieux comprendre le monde, c’est souvent le percevoir de manière confuse et anxiogène. Le cerveau humain, limité dans sa capacité de traitement, se retrouve en difficulté face à cette atomisation de données qui exigent de lui une attention permanente.


Les causes d’une surcharge informationnelle permanente

Pour comprendre les racines de l’infobésité, il faut se pencher sur les évolutions technologiques et sociales des dernières décennies. L’explosion d’Internet a bouleversé notre rapport au savoir et à l’actualité. En quelques clics, chacun peut accéder à une encyclopédie infinie, suivre en direct des événements à l’autre bout du globe. Dans le même temps, chacun peut consulter des millions d’opinions et d’analyses, plus ou moins pertinentes, sur un même sujet.

Avec la démocratisation des smartphones, l’information n’est plus simplement accessible, elle devient omniprésente. Ce n’est plus nous qui allons vers elle, c’est elle qui s’impose à nous, où que nous soyons, même dans notre lit, interrompant parfois nos moments de repos ou de concentration. Cette accessibilité est une avancée indéniable mais elle a aussi un revers. Nous n’avons jamais eu à gérer un tel afflux d’informations dans un laps de temps si court et en continu.

À cela s’ajoute la logique des réseaux sociaux. Ces plateformes fonctionnent sur des algorithmes conçus pour capter notre attention. Chaque notification, chaque « like », chaque vidéo visionnée, chaque recommandation est pensée pour prolonger notre temps de connexion. Le résultat est une sollicitation permanente qui nous pousse à consulter compulsivement nos écrans. Là où nous avions autrefois des moments de silence et de déconnexion, nous sommes désormais happés dans un flux continu où tout semble urgent, où chaque seconde peut nous apporter une nouvelle alerte. Dans cet environnement ultra-connecté, le temps de repos n’est plus acceptable car il s’apparente à de l’ennui. Alors, dès que nous avons quelques secondes de répit, nous scrollons pour nous divertir.

Une autre cause majeure réside dans la multiplication des émetteurs d’information. Autrefois, seuls les journalistes, les chercheurs ou les institutions pouvaient réellement diffuser à grande échelle. Aujourd’hui, tout individu équipé d’un smartphone peut devenir producteur de contenu et capter une audience à faire pâlir les professionnels. Si cette démocratisation a des aspects positifs, elle entraîne aussi une perte de hiérarchie et une confusion grandissante.

Cette multiplication des sources, combinée à la vitesse de diffusion, crée un écosystème où l’information circule sans filtre et sans temporalité. Aujourd’hui, l’émergence de l’IA générative amplifie encore ce phénomène. Des textes, images, vidéos et contenus interactifs peuvent être produits en quelques secondes, sans compétence requises, et avec un niveau de sophistication qui rend leur origine difficile à identifier. Chacun devient à la fois émetteur et récepteur mais cette omniprésence de contenus produits automatiquement renforce la confusion entre réalité et fiction. La fatigue cognitive s’intensifie. Il faut lire, liker, partager, commenter, sans avoir le temps de réfléchir ou de hiérarchiser ce qui est fiable ou pertinent, tandis que les repères traditionnels (médias, institutions scientifiques, journalistes) perdent peu à peu leur rôle de filtre et de garde-fou. Comment distinguer une information vérifiée d’une rumeur, une expertise d’une simple opinion, une vidéo réelle d’un fantasme généré par l’IA à partir d’un simple script ? L’excès ne vient pas seulement du volume mais de la diversité, de la facilité de création et de la rapidité de diffusion.

Enfin, il faut évoquer la dimension psychologique. Nous sommes naturellement attirés par la nouveauté et par les récits chargés d’émotion. Les médias et les individus, en relayant prioritairement des événements dramatiques ou spectaculaires, exploitent ce biais cognitif. Les réseaux sociaux, eux, ajoutent une dimension de comparaison constante où chacun expose une version idéalisée de sa vie ou de ses expériences. Tout cela alimente une impression de « manquer quelque chose » et nous pousse à devoir rester informé en permanence pour ne pas être dépassé.


Les conséquences de l’infobésité sur notre santé mentale

Les effets de l’infobésité sont multiples et touchent des sphères variées de notre existence. Le premier impact se manifeste sur le plan cognitif. Notre cerveau n’est pas conçu pour traiter en permanence un tel volume d’informations. Confronté à une surcharge, il développe des mécanismes de défense comme des difficultés à se concentrer, des tendances à la dispersion ou encore une incapacité à distinguer l’important de l’accessoire. À force d’être sollicitée, notre attention se fragmente et nous perdons en profondeur ce que nous gagnons en rapidité. Lire un article en entier devient un défi. Se concentrer longuement sur une tâche exige un effort considérable.

Sur le plan émotionnel, l’infobésité amplifie l’anxiété et le sentiment d’insécurité. Les informations alarmantes circulent plus vite et plus largement que les nouvelles positives. Un fait divers dramatique survenu à l’autre bout du monde devient une source d’inquiétude personnelle, comme s’il se déroulait dans notre voisinage. Cette exposition constante à la peur et au drame nourrit un état de stress permanent. L’esprit reste en alerte, dans une anticipation angoissée d’événements négatifs.

La santé physique n’est pas épargnée. C’est connu, l’hyperconnexion perturbe le sommeil, multipliant les épisodes de fatigue chronique. De plus, elle favorise les comportements sédentaires. Le temps passé devant les écrans remplace souvent celui qui pourrait être consacré à l’activité physique ou à des interactions sociales réelles, sans pour autant nous procurer du repos. À long terme, cette désorganisation du rythme de vie contribue à l’épuisement et, dans certains cas, au burn-out ou à la dépression.

Les relations humaines elles-mêmes sont affectées. Bombardés de notifications, nous devenons moins présents aux autres. Les repas sont interrompus par des vibrations de téléphone, les conversations parasitées par des consultations rapides d’écran. Cette dispersion altère la qualité de nos échanges, introduisant une forme d’absence dans la présence. Nous faisons le choix inconscient de connaître tout sur tout mais de moins en moins sur ceux qui nous entourent.

Enfin, il faut souligner un impact plus subtil mais profond qui est la perte de confiance dans l’information. Lorsque tout circule, tout se contredit et tout se mélange, le doute s’installe. Quand on ne sait plus distinguer le vrai du faux, cela nous fatigue. L’excès d’informations contradictoires peut conduire à une forme de scepticisme généralisé, voire de lassitude qui pousse à se détourner complètement de l’actualité. Nous passons ainsi d’une surconsommation à une forme d’anorexie informationnelle, par rejet de ce qui nous a saturés.


Comment réapprendre à gérer l’information

Si l’infobésité est un problème de société, elle appelle une réponse à la fois collective et individuelle. Les gouvernements, les institutions, les médias, les acteurs du numériques, la communauté scientifique, ont tous une responsabilité dans la manière dont l’information circule et dans la manière que nous avons de la recevoir et de l’interpréter. Mais chacun peut aussi, à son échelle, reprendre une part de maîtrise sur son rapport aux flux informationnels.

Réapprendre à gérer l’information commence par retrouver le sens de la mesure. Cela signifie reconnaître que nous ne pouvons pas tout savoir, ni tout suivre en temps réel, et que ce n’est pas nécessaire pour vivre pleinement. Il s’agit d’accepter de ne pas être informé de tout, de choisir nos sources avec discernement et surtout d’accorder notre attention à ce qui compte réellement pour nous.

Cela passe également par une meilleure maîtrise de nos équipements numériques. Désactiver certaines notifications, éteindre son smartphone la nuit, limiter le temps passé sur les réseaux sociaux, instaurer des moments de déconnexion à certaines heures de la journée sont autant de pratiques simples mais puissantes. Ces gestes permettent de recréer des espaces de silence et de concentration, indispensables pour assimiler l’information et en tirer un sens.

Apprendre à ralentir l’information, c’est aussi réhabiliter la profondeur. Lire un livre, écouter un podcast long, suivre une conférence ou dialoguer avec un expert sont autant de moyens de retrouver une compréhension plus solide que celle offerte par des bribes de contenus fragmentés. Plutôt que de consommer sans fin des résumés ou des extraits, il s’agit de renouer avec la lenteur et l’approfondissement.

Enfin, il est nécessaire de redonner une place centrale aux interactions humaines réelles. Les conversations en face à face, les moments partagés hors écrans rappellent que la relation est une forme de nourriture essentielle. Là où les flux numériques dispersent, le lien humain recentre. Cette réorientation n’est pas un rejet de la modernité, loin de là, mais une manière de retrouver un équilibre, en utilisant les technologies comme des outils et non comme des maîtres tout-puissants.


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